Home office + e-learning : comment le salarié du futur sera plus efficace de chez lui ?

homeofficeJe ne sais pas si vous avez remarqué, mais il y a des questions simples et nullement malveillantes qui ont tendance à m’embarrasser. La question type, c’est : « Tu travailles où ? » Silence embarrassé. Mon interlocuteur se dit que je n’ai peut-être pas bien compris la question. La charité le pousse à reformuler. Parfois ça marche avec les simplets. « Bon, quel est ton lieu de travail ? ». Alors, alors… je bien je travaille un peu à mon bureau, souvent chez moi, chez mes clients bien sûr lors des rendez-vous, dans le TGV et les gares aussi. Ah ! Et puis dans les embouteillages aussi, j’aime bien réfléchir à certains problèmes. L’embarras commence à changer d’épaule. Il faut faire entrer cette réalité ectoplasmique dans des catégories connues. « Bon, mais tu vas à ton bureau quand même ? – Ça peut m’arriver, oui. » « Enfin, si j’ai donné rendez-vous à un client. – Et pour rencontrer ton assistante ? – C’est-à-dire qu’elle est à cinq cents kilomètres. – Je vois », conclut l’autre qui ne voit pas grand-chose. « Donc tu préfères travailler chez toi ? – Souvent oui. C’est assez pratique. – Ben il fallait le dire tout de suite. Tu en fais des mystères. Tu travailles chez toi, voilà. – C’est-à-dire que j’ai beaucoup de rendez-vous. Et puis avec la connexion wifi, je peux travailler dans un café, entre deux rendez-vous. »

 

Bon le concept de lieu de travail semble glisser sous le doigt. On sait que la physique quantique a provoqué un réel scepticisme quand il a été montré qu’elle était une théorie non-locale, que le concept de lieu n’était pas toujours pertinent pour décrire la réalité atomique. Ceci dans un article célèbre de 1935, connu sous le nom d’argument EPR ; des initiales des trois signataires de l’article, Albert Einstein, Boris Podolsky et Nathan Rosen. Et je me sens un travailleur quantique, contesté dans son existence au nom d’une sorte de trinité EPR de l’organisation : Efficacité, Productivité, Réalisme.

 

L’autre question qui devient embarrassante est celle du temps de travail. « Tu travailles combien d’heures par semaines ? ». Question d’autant plus fréquente que la société industrielle s’est construite en posant une distinction nette entre le temps et le lieu de travail (l’usine en somme) et le temps et le lieu de la vie (le domicile et les vacances). Distinction nette et juridique, inscrite dans le contrat de travail qui en général précise (ou précisait) la durée du travail (les fameuses trente-cinq heures qui ont fait couler beaucoup d’encre), les horaires de travail, le lieu de travail, etc. Cette façon réaliste de décrire le travail à partir de son cadre spatio-temporel imprègne nos mentalités et nos questions.

 

D’où l’embarras.

 

Car le travail actuel ne se saisit pas toujours bien par son cadre spatio-temporel.

 

Si mon travail est en lien avec Internet, le lieu ne compte plus, c’est le lien qui importe, la connexion. La question n’est pas de savoir si je suis à tel ou tel endroit mais si j’ai bien telle ou telle connexion. La question n’est plus exactement : « Où es-tu ? » mais « Combien as-tu de barres ? ». Si mon travail est en interaction d’information asynchrone avec les autres, je peux répondre la nuit à une question posée le jour. Ou l’inverse. Si mon travail a un contenu en information et en réflexion, toute idée qui me vient à l’esprit à n’importe quel moment peut devenir une contribution à mon travail. Et il y a quand même pas mal de gens qui ont leurs meilleures idées sous la douche. Ou qui le disent.

 

Le couple temps / espace de travail conditionnait la production de valeur selon un processus déterministe, connu et maîtrisé. Autrement dit, on mettait à l’entrée du processus du temps de travail clairement mesuré dans un espace de travail connu selon un processus défini et on obtenait une création de valeur assurée. C’était comme ça que ça marchait ou que c’était censé marcher. Telle était le rêve de la société industrielle : mettre la production de valeur sous contrôle déterministe. Henri Fayol, Frederick Taylor ont poussé à son terme la description de ce rêve d’explicitation et de maîtrise complète du processus de création de valeur.

 

Le contrôle suppose de s’approprier les causes. Mais il s’agissait d’un simple rêve du moment industriel. L’embarras sur la question du lieu de travail et même du temps de travail indique que les liens de causalité que nous avions cru expliciter se sont distendus ou n’ont existé que dans nos fantasmes de maîtrise des processus.

 

Il ne s’agit pas de dire que le temps de travail n’est pas un facteur de valeur ni que le travail ne s’identifie jamais à un lieu. Il ne s’agit pas de rompre le lien entre travail et valeur. Il n’y a pas de création spontanée de la valeur, il reste du travail, de l’huile de coude comme on disait autrefois. Et ce travail s’identifie par opposition à ce qu’il n’est pas : c’est-à-dire que l’on est capable de faire la différence entre le travail et le non-travail. Plus précisément entre le temps de travail et le temps de non-travail. On est capable de dire : « En ce moment je travaille » (ou « Les enfants laissez-moi travailler ! ») et : « En ce moment, je ne travaille pas » (ou « Aujourd’hui je n’en ai pas foutu une rame ! »). Ce qui devient flou, semble-t-il, c’est la frontière spatio-temporelle entre travail et non travail. On peut préparer ses vacances sur Internet en étant au bureau (temps de non travail sur le lieu de travail) et réfléchir à la conclusion d’un rapport pendant une insomnie le dimanche matin (temps de travail hors du lieu de travail et hors du temps officiel de travail). Cela n’est pas totalement nouveau, on a toujours eu le droit de réfléchir à son travail pendant les week-ends et les vacances. Gutenberg lui-même raconte que dans ses recherches pour systématiser l’imprimerie, il butait sur le fait que l’impression des caractères mobiles se faisait mal. Découragé, il est parti en vacances, assister aux vendanges. Et c’est en regardant le pressoir à vin qu’il a résolu son problème. Du coup, Gutenberg nous fait une bonne impression, plus il imprime moins il déprime.

 

L’exemple de Gutenberg qui efface la frontière du temps de travail, part en vacances pour faire une découverte majeure – la productrice de valeur de l’histoire moderne – montre que ce phénomène d’effacement de la frontière est favorisé par :

  1. La transmission facile de l’information et donc la disponibilité de l’information en tout lieu.
  2. Le fait d’exercer un métier qui manipule des symboles plutôt que de la matière. L’histoire de Gutenberg n’a pas d’inverse : ce ne sont pas les vignerons qui ont pris des vacances pour découvrir l’imprimerie. Par hasard.

 

Robert Reich oppose, dans l’ordre du travail, les manipulateurs de symboles et les ouvriers qui manipulent de la matière et des travailleurs qui rendent des services dits de base (garçons de café, gardes d’enfant, etc.). La proportion des manipulateurs de symboles – cadres, professeurs, consultants, etc. – augmente régulièrement et bien sûr c’est pour eux que la frontière du temps et du lieu de travail s’efface. Les symboles sont dans leur tête dont ils disposent à chaque instant et en tout lieu et tout moment, les symboles et leur intelligence peuvent danser la sarabande du travail.

 

Autrement dit, si la frontière du temps et du lieu de travail s’efface, c’est parce que l’évolution économique souffle fort dans les voiles de ce qui la fait s’effacer : la transmission facile de l’information qui donne l’ubiquité aux manipulateurs de symboles. Le manipulateur de symboles gagne en efficacité quand il peut travailler de chez lui ou plus précisément de n’importe où. Et en l’occurrence, je sais précisément de quoi je parle puisque j’écris ces lignes au cœur du mois d’août (temps de vacances dans le monde « normal » ou plutôt le monde industriel et normé), à six heures du matin (temps de sommeil dans un vie normée, surtout en vacances), à Rome où je croise plus de Français qu’un curé peut en bénir (et pourtant les prêtres ne manquent dans la ville éternelle) qui se livrent à l’activité « normale » de la visite touristique (un selfie par minute) plutôt qu’à l’écriture (Chateaubriand écrivait à Rome, mais ça date un peu), assis sur un balcon contemplant une place dont des mouettes bruyantes ont chassé les discrets pigeons. Autre anomalie de l’époque : la mouette – animal marin – a effacé le frontière de la côte en faisant de la ville son lieu de travail et cette anarchiste dans l’âme ne respecte pas les trente-cinq heures puisque dès avant le levé de l’estival soleil, elle réveille les dormeurs avec ses cris stridents ; histoire de bien leur rappeler qu’il est l’heure de dormir. Et pourtant, elle ne manipule pas du tout de symboles mais les reliefs des touristes et les ordures romaines que les services publics traitent sans diligence. Eh bien, il n’y avait pas de mouettes dans les villes il y a vingt ou trente ans. Tout le monde se met à effacer les frontières. De moins en moins normal est le monde.

 

Quelles connes, ces mouettes !

 

La société industrielle a défini au xixe siècle un nouveau rapport à l’efficacité, c’es-à-dire finalement une productivité dans la création de valeur : produire davantage de biens avec moins de temps et moins de travail. Et on peut dire que ça a marché, en deux siècles la productivité du travail a été multipliée par vingt, ce qui a complètement modifié les conditions de vie, de production et de consommation. L’idée sous-jacente qui permet ce miracle économique et social est exprimé dès 1776 par l’économiste Adam Smith, considéré pour cela comme le père de l’économie moderne : la division du travail.

 

On invente à l’époque de diviser le travail dans l’organisation, ce qui suppose de l’enrégimenter, de le désensauvager, de l’embrigader dans des frontières strictes. Dans l’économie de l’information et des manipulations de symboles, ceci vole en éclats. L’embrigadement du travail empêche l’efficacité au lieu de la permettre. Le salarié du futur sera plus efficace chez lui ou plus précisément il sera plus efficace s’il peut travailler n’importe où – chez lui, au café, chez un client, dans le train… – et n’importe quand, voire sous la douche même si dans ce dernier cas l’usage de l’ordinateur reste déconseillé.

 

La formation dans l’univers industriel s’est elle aussi tout naturellement glissée dans ce cadre d’embrigadement spatio-temporel. D’autant plus naturellement d’ailleurs que le modèle préexistait avec l’école qui avait modélisé l’embrigadement avant les entreprises. Le modèle où un formateur – professeur – sachant délivre un message pendant huit heures de suite à un groupe de dix ou vingt personnes est d’autant mieux connu et reproduit que son efficacité est douteuse. Il ne correspond pas en effet à la façon dont le cerveau humain pratique un jeu d’élastique entre la réalité extérieure et l’attention qu’il lui consacre. Pour le dire autrement, pour apprendre il faut donner de l’attention et l’attention ne se fixe pas huit heures de suite sur un discours professoral.

 

Les contraintes spatio-temporelles dans la formation, si elles sont fortes ne laissent qu’une échappatoire possible : la fuite de l’attention. Qui constitue une formidable perte d’efficacité. Et c’est bien ce que l’on observe. La formation est souvent peu efficace parce qu’elle s’adresse à des personnes dont l’attention est plutôt fuyante. Si la frontière de l’attention est la seule sortie possible, elle sera beaucoup franchie. À l’inverse, une formation qui redonne à la personne qui se forme le choix dans le cadre spatio-temporel ne favorise pas cette évasion hors de l’attention. Le e-learning n’est pas seulement une méthode de formation moderne, c’est aussi une méthode efficace. Efficace parce que moderne, parce qu’adaptée à ces mutants du travail que sont les manipulateurs de symboles.

 

Efficace parce que moderne. Moderne parce qu’efficace.

 

« Home office plus e-learning : comment le salarié du futur sera plus efficace de chez lui ? », telle est question posée dans le titre. En réalité, il ne s’agit pas seulement du salarié du futur mais d’une proportion croissante des salariés d’aujourd’hui : les manipulateurs de symboles. Ils seront plus efficaces s’ils peuvent pratiquer le home office dans leur palette de choix, ils seront plus efficaces s’ils peuvent utiliser le e-learning dans leur façon d’apprendre, ils seront plus efficaces s’ils peuvent mettre en résonance ces deux attitudes.

 

Ce qui caractérise le manipulateur de symboles est l’autonomie, la capacité à choisir à chaque moment sa façon de travailler sans qu’on lui donne un ordre. Et plus précisément de savoir avec discernement faire de cette autonomie un facteur d’efficacité. Le home office comme le e-learning ouvre de nouveaux champs de choix à cette autonomie efficace.

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